06.05.2008
"des cris dits avec les mains"
"ça rend sauvage l'écriture. On rejoint une sauvagerie d'avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c'est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l'écriture, il faut être plus fort que ce qu'on écrit. C'est une drôle de chose, oui. C'est pas seulement l'écriture, l'écrit, c'est les cris des bêtes de la nuit, ceux de tous, ceux de vous et moi, ceux des chiens."
Marguerite Duras, Ecrire.

Je ne corne pas tes livres alors je relis tout - dix fois.
ça devait être une semaine pour écrire - je n'ai fait que lire.
J'ai ouvert en grand toutes les fenêtres ici, j'ai laissé entrer le soleil et la rue et les autres.
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09.04.2008
sur l'eau
je n'irai jamais plus loin que ces mots-là. alors je peux les déposer là. en attendant.
quatrième version d'un texte commencé - je ne sais plus quand. trois ans ? il y a dans cet ordinateur ribambelle de dossiers aux fichiers du même nom et remplis des mêmes mots - le silence.

Je l’enterrerai pas. Je la mettrai pas sous de la terre froide dans laquelle son corps serait forcé de pourrir. Je ne veux pas d’une tombe avec ses quinze petites années gravées dans la pierre. Je ne veux pas qu’elle repose à un endroit. Elle sera partout.
Le pire, ce sont les phrases qui me reviennent. Celles que j’ai entendues sans entendre. Un soir, il y a quelques mois, elle était arrivée avec beaucoup de retard. Elle revenait de la piscine. Viens manger, ma belle. Non, je n’ai pas faim. Je suis fatiguée. Dans l’eau ton corps lourd, lourd, pesait moins, c’est tout.
C’est la première fois que je la regarde longtemps, comme ça. Elle a la peau blanche, je ne peux pas croire que c’est sa peau. Sa peau, elle est rose, elle brille, elle est belle, elle est pas froide et blanche comme ça. Je ne peux pas croire que tout ça soit vrai. Je n’y arrive pas.
La barque a vacillé. J’ai hésité à tomber avec elle, à me jeter avec elle. Non. Je reste. Je l’ai déposée, avec prudence, comme l’on porte une reine, j’ai laissé l’eau froide engloutir son petit corps d’enfant. Il doit être plus de quatre heures maintenant. Il faut que je rentre. Elle a dû toucher le fond.
Je reviendrai.
Je n’ai même pas de haine. Je n’ai pas assez de force pour avoir de la haine, je lui dis. Et puis je déteste ça. Elle détestait ça aussi.
Il est assis dans un coin du canapé. Il attend. Il refuse de me parler. Mais je ne le laisserai pas sortir tant qu’il ne m’aura pas tout dit. Tant que je n’aurai pas compris. Il croit que je vais lui faire du mal.
J’ai préparé du café. Je lui sers une tasse. Il est gêné. Il n’ose même pas me regarder. Il me dit monsieur. Monsieur laissez-moi partir. Je m’excuse. Je pensais pas. Je regrette monsieur.
Une pièce blafarde avec des gens au visage fatigué, meurtri, lacéré de cernes et sur la table des gobelets en plastique avec du café froid. Les gens s’énervent, ils se lèvent, s’assoient, font les cent pas, au centre de la pièce il y a quelqu’un qui ne bouge pas, il regarde au sol, toujours, il a l’air plus fatigué que les autres encore, il est coupable. Ça se lit sur lui.
J’ai fermé les rideaux, j’ai mis le disque de Parle avec elle, ça me déchire, je voudrais que ça lui fasse mal aussi. J’ai pris un fauteuil moche que j’ai tiré près du canapé. J’attends qu’il me parle. Je lui ai dit, ne me mens pas, ça sert à rien, c’est pire que tout. J’ai besoin de savoir. Pourquoi ça s’est passé. Pourquoi elle ? pourquoi elle ne m’a rien dit ? pourquoi je n’ai rien vu ? comment toi tu fais pour vivre ? est-ce que tu as regretté ? est-ce que tu regrettes ? est-ce que tu as déjà prié, est-ce que ça te fait peur, ce qui s’est passé ?
Je lui balance tout et il regarde le mur, sans ciller, sans trembler, c’est un bloc de mépris, de violence rentrée, il ne me parlera jamais. Il donnerait tout pour être ailleurs qu’ici. Il a honte – même prier pour demander pardon, ça lui ferait honte. Il s’est pas passé une seule nuit depuis ce soir-là sans qu’il se réveille en sueur et en cauchemars. Il ne peut plus poser le regard sur une fille. Même le corps de sa mère lui fait honte. Est-ce qu’il saura aimer ? Est-ce qu’il aura des enfants ? C’était une enfant. C’était le corps d’une enfant. Il en tremble. Il revoit sa peau, laiteuse. Il se revoit marcher, le long de ces labyrinthes gris, elle marchait devant lui, elle avait la tête droite, elle ne disait rien. Elle ne pleurait pas. Elle s’est déshabillée sans dire un mot, elle a posé ses vêtements au sol, elle s’est allongée sur le sommier, sans matelas, elle savait. Elle avait déjà renoncé. C’était comme un corps sans rien dessous – ce n’était plus qu’un corps, qui n’a jamais tremblé. Et il se disait, comme c’est facile.
Je bois lentement mon café. De temps en temps je me lève, je marche un peu, je vais jusqu’à la fenêtre, je regarde à travers les rideaux, comme si elle allait revenir. Il y a un portrait d’elle sur l’étagère près du bureau.
J’attends qu’il parle et il ne dit rien – dis-moi putain. Elle est morte.
Rends-la-moi.
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12.03.2008
retournée
J'écris.
J'ai la prétention de dire ça : j'écris. Et je n'écris pour personne. J'écris pour me voir.
Hier soir à force de relire les pages cornées j'ai presque tout relu. "car les gens qui dégoûtent écrivent presque tous".
On m'a mis dans les mains des livres qui m'ont tenue debout.
Je sais que je vais au devant de ça. Que je vais m'accrocher aux silences quand on me dira "c'est vrai ? ce que tu écris, c'est vrai ?".
Ce qu'on écrit n'est JAMAIS, JAMAIS vrai.
je me relis et je relis la note plus bas.
je dis tout et son contraire je dis n'importe quoi.
alors je ne sais pas.
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05.03.2008
5188 - j'avance

"un livre doit être la hache pour la
mer gelée en nous"
Frantz Kafka.
in lettre à Oskar Pollak 1904,
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16.02.2008
à
alors oui cette image elle est à vomir ces mots-là je me dis c'est pas toi alors voilà les mots d'avant. Les mots avant les derniers.
Ça fait quinze ans que cette histoire je l’ai gravée dans ma chair. J’attends de la dire. J’attends de te la dire. Au début j’ai cru – des conneries. J’ai cru des conneries. J’ai cru que rien dire ça effacerait. Et ça n’a rien effacé. J’ai cru que parler ça effacerait. Et ça n’a rien effacé.
Parce que je ne t’ai pas parlée. A toi. A toi seule.
J’écris pour dire c’est vrai. Ce qui s’est passé – ça c’est passé, c’est tout, c’est comme ça – c’est ce gros mot que je gerbe, la fatalité, c’est ça, c’est ce mot-là qu’on dit ? Maintenant je sais pourquoi j’aime autant les corps nus des femmes dessinées sur les murs blancs de chaque maison où je m’endors, les églises les cimetières et le soleil dans les yeux – parce que c’est la même chose. Je veux croire que j’ai le droit d’être là. D’être là, avec ce corps là, dans cette vie. Je veux que l’on me dise j’ai le droit de vie.

Ce blog, et l'autre que j'ai effacé (amen), c'est ça. C'est ça qui rend malade. Chercher l'approbation. Oui, la note d'hier c'est pour entendre continue. Sinon j'y arriverai pas. J'ai dans mes étagères plus de livres à lire que de livres lus. j'ai un enfant, une famille, des amis, un amant à aimer. Des films gravés du linge à repasser des lettres à écrire - des vraies. Y'a la vie qui passe - et y'a ce livre à écrire. Pourquoi j'écris trois lignes par soir et ça dure trois heures ? J'écris pour dire c'est vrai.
Et je compte bien vivre quand même.
20:19 Publié dans faudra | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
15.02.2008
démange
neuf pages. 4037 mots. Les premiers.
Je dis souvent que je n’ai pas de souvenirs. Maintenant je sais qu’ils sont cachés quelque part. Comme dans une boîte lourde de secrets qu’on voudrait oublier au fond d’un tiroir. Sur mes dessins d’enfant le ciel c’était une bande bleue en haut de la page. Je voulais qu’on me dise tu la toucheras un jour. Le jour est venu où je touche le ciel juste là, dans la main que je tends.
Les derniers.
Je veux que l’on me dise j’ai le droit de vie.

pas touché depuis des jours.
Aujourd'hui c'était le dernier jour de Sabine. Je pose ma main sur son épaule - toi tu dis tu grandis, oui. Je touche les gens. Je pose ma main sur elle et je l'embrasse. ça m'a fait plaisir que tu sois là. Elle chuchote "écris". Elle sourit. Elle me dit "tu es trop sensible - écris".
22:12 Publié dans faudra | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
18.01.2008
parenthèses
Deux pages. 949 mots. Une fois encore j'arrête ici pour écrire ailleurs. Pour écrire la suite et le milieu et la fin - et la fin - pour écrire vraiment.
20:07 Publié dans faudra | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
17.01.2008
le pas-moi
marie-georges a dit ça agrandit
moi j'ai dit elle s'ouvre
hélène a dit ça respire
quand le réveil a sonné j'avais toi dans ma tête - cette nuit quand tu as appelé la musique des sphères résonnait dans tes mots - tu as dit je voulais être dans tes rêves -
même pas eu le temps du café j'ai lavé mes cheveux et lissé sous les yeux la fatigue d'avoir cette nuit encore veillé sur les mots d'un autre. T'avais déposé sur la table, entouré d'un papier or et de rafia rouge, les trois lettres de noé et un carnet noir pour moi. j'ai caressé longtemps la couverture et t'ai serrée dans mes bras. le café brûlait. christophe t'a embrassée comme au premier matin et je pensais ce sera comme ça pour lui et moi. on s'embrassera.

hélène a dit le toc toc d'on toque à la porte
et le toc toc des battements du coeur. Derrière moi Karine avait la main sur le ventre rond qui porte son enfant.
à midi on a traversé le rez-de-chaussée - immense - les casiers de couleur - traversé la cour - immense - sous les questions les regards - c'était deux grandes tables - immenses - et j'ai fait comme il y a longtemps - avant - j'ai regardé au-dehors presque tout le temps, derrière la salle passait la rocade qui contourne Avignon - je guettais les voitures. Anne a parlé de Lilas et je pensais à Noé quand Marie-Georges a lu La première fois que je suis née je pensais à Noé - je ne pense plus qu'à toi et à Noé - sur la pellicule 36 poses - 6 pour moi - 2 de toi - tout le reste pour lui et demain si je n'écris pas j'irais déposer dans une enveloppe à bulles un peu de nous trois.
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16.01.2008
les phrases que tu écriras
ça l'impressionnait, avant. qu'il puisse conduire sur ces routes-là, tortueuses et sans lumière, avec une main sur le volant et l'autre qui cherchait déjà au fond d'elle, avant de garer la voiture un peu avant d'arriver, là-bas, au virage. Elle avait mal au coeur avant même de monter. avant même de démarrer.
Qu'est-ce qui a changé ? si tu ne sais pas je vais l'écrire. ce qui a changé c'est elle qui conduit. c'est elle qui arrête la voiture. ce qui a changé c'est qu'elle sait dire non. tu ris quand elle dit non. Elle se déshabille et même en plein jour et elle prend son sexe dans sa main c'est elle qui le met en elle.
elle lui a dit c'est toi qui fait demi-tour, elle n'y voyait plus rien, pendant qu'ils faisaient l'amour le brouillard s'était levé et maintenant qu'ils étaient arrivés en haut du col, elle aurait voulu lui dire on reste là. on ne descend pas. oui, on va arriver en retard, je sais. on reste là. C'est toi qui me rhabilles. Tu m'enveloppes dans tes bras et sur la buée qu'on a déposé sur les vitres on écrit.
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15.01.2008
joelle
Elle s'habille souvent tout en noir - avec ses cheveux presque rouges quand elle entre dans la librairie l'incendie - elle met les livres dans un panier sur son vélo - je la vois souvent, dans la ville, elle, elle ne voit personne, la tête ailleurs. Je la connais très peu - ou je la connais beaucoup - on parle de livres pour pas parler de nous.
Vendredi elle est entrée dans la librairie - l'incendie habituel, elle parle fort, elle sourit, quand je lui demande si ça va - oui, oui, oui ça va. Je lui dis, ça me fait plaisir, en ce moment autour de moi je crois que ça ne va vraiment pas.
Elle me fixe. Elle a ce regard que je n'ai vu chez personne qui dit tu sais. Elle s'avance vers les livres et dit j'ai fait comme tout le monde. J'ai laissé entrer les démons je me suis bien battue maintenant ça va, c'est bon. Je prends les petites choses pour des grandes.
Et elle sourit. Et elle s'en va. Tourne autour de la table. Et se retourne vers moi. Moi je suis déjà ailleurs, perdue dans ce qu'elle vient de dire. Je lui dit des petites choses, en plus, y'en a plein.

J'ai monté les marches deux par deux j'avais jamais regardé là-haut j'ai fermé les yeux j'ai pensé tu sais pourquoi je ferme les yeux ? ce qui m'arrive c'est comme un rêve - tu sais ce qui a changé ? - je n'ai plus peur. je n'ai plus peur.
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09.01.2008
overboard
Il s'est endormi juste avant d'arriver au bout de la route alors elle a fait comme dans les films, elle a fait demi-tour et elle est repartie d'où elle venait, sur cette grande ligne droite qui longe le fleuve. Les jours de beau temps elle aperçoit au loin l'abbaye et les chemins autour où elle aimait marcher, avant.
Normalement elle tourne à gauche. Tous les matins et tous les soirs depuis des années normalement elle tourne à gauche. Aujourd'hui elle va tout droit. Noé dort et elle roule très lentement, personne derrière elle, elle regarde dans le rétroviseur son fils endormi la bouche ouverte et rien ne l'apaise plus que cette image, son fils qui dort. Elle sait qu'elle pourrait faire durer ça des heures, au volant de cette voiture il lui semble souvent que ce serait si simple de rouler, rouler et ne pas rentrer.
Mais ça c'est dans les films.

Aujourd'hui elle va tout droit et c'est comme un temps qu'elle vole, un temps pour elle et pour son fils sur une route inconnue, elle se demande où ça les mène, ce qu'il y a au bout.
Ce qu'il y a au bout elle le sait déjà. Lorsqu'elle arrive l'image met quelques secondes à lui revenir en mémoire. Quand est-ce que je suis venue ici ? Un premier janvier. L'année je ne m'en souviens pas. Les matins des premier janvier tout apparait soudain comme neuf et on peut aller au bout d'une route en pensant qu'on est au bout du monde. C'est la route qui conduit au barrage. Elle ne ralentit même pas, elle fait demi-tour de nouveau et elle rentre.
On est au matin du 6 janvier. Elle rentre retrouver celui qui lui amènera Flamme et Lilas pour qu'elle le lise sur un parking en attendant que son fils s'éveille. Elle a eu beau croire, durant toutes ces années, que les routes qu'elle prenait étaient les bonnes, aujourd'hui, elle sait faire ça. Demi-tour. En avant. Marche.
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08.01.2008
consigné
C'est dix-sept heures lorsqu'elle sort de la librairie pour aller chercher Noé à la crèche. Elle croise les gamins du collège Joseph Vernet, ils remontent la rue Saint-Agricol tandis qu'elle la descend, elle reconnait les bandes, elle reconnait les mères, ce soir l'une d'elles penchait la tête sur le côté et levait les yeux au ciel son fils lui disait - comment s'est passé ma journée ? bien maman je me suis pas fait coller
et ça la fait rire.

tu vois ce soir j'avais deux images je voulais dire les deux, mais au moment d'écrire une seule est restée, je t'ai dit l'autre soir, je crois que j'écris un milième des images que je voudrais garder de mes journées, en mémoire, un bout de page d'agenda, première je crois, je notais tout, les gens que je croisais les chansons qui passaient comment j'étais habillée - toi tu te moquais de moi - ça paraissait fou - n'importe quoi - c'était tu disais tu vis tellement rien que tu te persuades le contraire en notant toutes ces choses
je crois que c'est tout l'inverse.
Tu m'as dit les photographes captent la beauté du monde - moi je photographie mes jours à coups de souvenirs, je dis la neige sur la place Saint-Pierre, les limousines blanches immenses au moment de traverser, moi je dis les choses belles pour jamais - jamais - jamais penser, au moment de remonter le drap sur moi, que le jour qui s'achève, qui vient s'échouer entre les pages des livres que je ne finis jamais, n'était pas un jour si t'étais pas dedans n'était pas un jour si tu n'étais pas là - j'ai appris à attendre, à prendre le beau et à le raconter.
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